Le 152ème congrès de l’Association Bretonne à Saint-Pol-de-Léon


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Les nouveaux défis des Princes de Bretagne

Par François Le Brun


« … Un grave Léonard fuit les plaisirs du diable. La semaine, il la passe à charroyer du sable, à fumer ses sillons, à dresser ses chevaux ; et le jour du dimanche, après ces durs travaux, il entend la grand-messe, et dans sa langue antique, à Saint Pol, son apôtre, il entonne un cantique ; car Saint Pol est l’honneur du pays de Léon, et Léon est l’honneur du parler breton ». Comment ces vers d’Auguste Brizeux ont-ils traversé le temps ? Les travaux de notre dernier congrès ont permis d’apporter des éléments de réponse.

Entre terre et mer, et sur la terre comme au ciel : pour caractériser Saint-Pol-de-Léon et ses habitants, deux expressions reviennent le plus souvent. Economiquement, elle est à l’épicentre de la « ceinture dorée légumière bretonne ». Et spirituellement, elle est le haut-lieu de la « Terre des prêtres ». Mais après tant années, à force d’avoir servi, ces images sont-elles encore d’actualité en 2026 ? Eh ! bien oui, définitivement oui, et la réponse est nettement apparue à l’issue de notre 152ème congrès.

Celui-ci s’est tenu dans le quartier appelé Kerisnel, dans les murs historiques du marché au cadran de la SICA. Celle-ci n’est autre que la principale organisation de producteurs de légumes en France. Pendant trois jours, les participants ont aussi vécu à l’ombre des trois clochers à jour de la cathédrale Saint Paul Aurélien et de la chapelle du Kreisker.

Les conférenciers avaient beau être des plus divers – universitaires, prêtre, artistes, dirigeants locaux de premier plan-, et leurs thématiques de plus éclectiques, leurs interventions se sont révélées convergentes. Sans s’être concertées, elles n’ont fait que confirmer l’invariabilité de ces deux éléments constitutifs.

Foi, économie, culture bretonne

Même à l’heure du changement climatique, le Léon entend préserver son rôle de leader agricole, en France et en Europe. Pareillement, à l’ère des révolutions du numérique et de l’intelligence artificielle, son enracinement chrétien demeurera. Il est si solidement arrimé à la mémoire de la ville !

Il en va souvent ainsi des petites cités qui ont été jadis des évêchés, à l’exemple de Tréguier, qui recevra le congrès l’an prochain. Ernest Renan , l’enfant de la ville de Saint Yves, l’avait bien décrit, en observant que l’irréel y a parfois davantage de consistance que le matériel. A Saint Pol, c’est également frappant.

Certes, la première impression visuelle est d’ordre matériel. Dans les champs, les ports et les plates-formes logistiques, à tout moment de l’année, l’activité humaine paraît intense, laborieuse, grave, persévérante. D’ailleurs, c’est souvent ce que retient en premier le visiteur. Dès 1794, Jacques Cambry, le fondateur de l’Académie celtique, le notait dans « Voyage dans le Finistère ». Plus tard, en 1847, Gustave Flaubert se faisait à peu près la même réflexion. C’est qu’ici, la valeur travail n’est pas une option, elle est une seconde nature.

Et la Nature, justement, elle est plutôt bonne fille ! Grâce à l’adoucissement bienfaisant d’une ramification du Gulf Stream, la terre est féconde et la mer est nourricière. Physiquement, l’Armor et l’Argoat sont si intimement liés que les marins sont paysans, tandis que les agriculteurs deviennent des armateurs. L’île de Batz toute proche est surnommée l’île aux choux fleurs. Tandis que les rouliers qui assurent la liaison Roscoff-Plymouth : dès leur mise en service, en 1973, ils ont été surnommés les « bateaux choux-fleurs ».

Pourtant, dès que l’on se met à arpenter les ruelles du vieux « Kastel Paol », la sensation la plus palpable n’appartient plus au registre du profane. Elle relève de l’invisible et du sacré. Elle tient à la persistance des manifestations du religieux. Du temps où la ville sainte était un évêché, elle entretenait un écosystème d’orfèvres, de maîtres verriers, de facteurs d’orgues et de toutes sortes de petits corps de métier liés aux activités de la cathédrale. Sans parler du nombre incalculable de séminaires, de collèges pour garçons et filles, de maisons prébendales et autres hôtels épiscopaux…Comme l’architecture des bâtiments est encore bien visible, elle aide à perpétuer l’influence de leurs premiers occupants.

Hommage aux évêques

D’autant que ces derniers furent souvent des figures intellectuelles éminentes. Pendant des décennies, la ville et ses habitants ont bénéficié du magistère de grands vicaires, recteurs, professeurs, théologiens et missionnaires.

Un homme aurait pu, à lui seul, incarner cette réalité. Au fur et à mesure des interventions, son portrait s’est dessiné, à la fois synthèse de ce pays de Léon qui nous accueillait, mais aussi de ce qui fait l’âme et la spécificité de notre Association bretonne. Il s’agit de Vincent Favé, ou plutôt de Visant Favé, car il avait grandi dans une famille exclusivement bretonnante.

Né en 1902, à Cléder, à 15 kilomètres de Saint Pol, il avait été admis au célèbre collège du Kreisker, ce qui lui ouvrit les portes du latin, de la langue française et de la prêtrise. Avant de devenir Monseigneur Favé, évêque auxiliaire de Quimper, à partir de 1957, il avait été chanoine à la paroisse. Mais surtout, dans ce cadre, il fut aussi, et simultanément, l’aumônier du Bleun Brug et celui de la Jeunesse agricole chrétienne, la fameuse JAC. En outre, il fut le confident privilégié du comte Hervé de Guébriant, sans doute la plus grande figure saint- politaine du XXème siècle . Or, de tous ces thèmes, il fut question les 19 et 20 juin derniers. Tout au long de la quinzaine de conférences proposées aux 250 congressistes, ils ont même servi d’épine dorsale. Car en fait, tout était lié.

Un congrès à l’heure du cadran

De l’avis général, rarement un congrès n’aura offert autant de confort à celles et ceux qui le suivaient. De fait, nous avons bénéficié d’un amphithéâtre digne d’une grande ville universitaire. La population n’excède pourtant pas 7 000 âmes. Mais nous étions à la SICA, et plus précisément dans les locaux historiques de l’ancien marché au cadran, là où a démarré le fameux « miracle économique breton ».

Cette organisation de la commercialisation des légumes était née d’un vivier de futurs leaders, dont le plus célèbre restera pour toujours Alexis Gourvennec. Il avait été formé à la JAC, sous la houlette du futur évêque Monseigneur Favé. L’une des premières leçons que ce dernier avait donné à ses jeunes se résumait en substance à ceci  :  apprenez à parler en public. Si vous captez l’adhésion de votre auditoire, vous soulèverez les montagnes.

En entendant s’exprimer Marc Kerangueven puis Jean-Marc Roué, l’auditoire a pu mesurer la portée de l’enseignement. Tous deux sont les héritiers spirituels de leur maître à penser Alexis. Le premier préside la SICA, le second la Brittany Ferries. Ils ont été sidérants de maitrise de leur sujet, tant sur le fond que sur la forme. Au point de passer pour des P-DG du CAC 40, alors qu’ils sont principalement cultivateurs.

PDG comme paysans directeurs généraux

Le samedi, Jean-Marc Roué avait pris soin d’endosser son costume de manager, mais avant de prendre la parole, il avait entendu la fin de l’intervention du conférencier qui le précédait. Il s’agissait du chanoine Quéinnec, qui parlait de Monseigneur de la Marche, le dernier évêque du Léon. Or ce religieux était préoccupé par la misère sociale de l’époque. Il apporta une solution en promouvant l’implantation de la pomme de terre en pays de Léon. A ce titre, il reste dans l’histoire locale comme Eskob ar patatez (évêque des patates).

Entendant donc cette conclusion, le président de l’armement naval n’a pas manqué de rappeler cet aspect de sa personne. Lui aussi, le matin même, avant de venir parler de la compagnie, de ses 3000 collaborateurs et de sa flotte de navires engagés dans la transition énergétique, il se trouvait dans les champs, à ramasser les fameuses patates. Manager oui, mais cultivateur d’abord.

La véritable histoire de Kerisnel

Au début des années soixante, les jeunes paysans de la JAC cherchaient à s’émanciper de leurs aînés. Ils se proclamaient « cultivateurs cultivants », façon d’exprimer leur distance vis-à-vis du modèle incarné par le comte Hervé de Guébriant. Dans son château de Kernevez, lui était le prototype du grand propriétaire terrien, avec un intendant salarié pour administrer la centaine d’exploitations rattachées à son domaine. Parmi elles, une ferme modèle, construite de toutes pièces, à la fin du XIXème siècle, en même temps qu’un château de facture totalement contemporaine, entouré d’un parc dessiné par les frères Buhler, le summum de l’époque. Sa famille possédait 60% du foncier dans le pays de Léon. Fondateur de l’Office central en 1910, homme-clé de la corporation paysanne sous le régime de Vichy, Hervé de Guébriant n’envisageait pas de dissociation possible entre l’économique et le social, ni entre le spirituel et la vie quotidienne, et encore moins entre l’activité agricole et le syndicalisme.

Dès lors, il serait tentant d’opposer deux personnalités, deux visions. Là encore, ce serait oublier l’influence de Visant Favé. Il a si bien servi de passerelle entre les générations que c’est le comte lui-même qui a fait don de deux fermes, à Kerisnel, pour que la jeune garde édifie son marché au cadran. Quant à ce concept d’enchères dégressives, inspiré des méthodes belge et néerlandaise, le châtelain de Kernevez était allé l’étudier lui-même sur place dès le début des années cinquante.

De la JAC au Bleun Brug

Le chanoine Favé disait en substance à ses jeunes : vivez votre foi par ses racines bretonnes, irriguez vos racines bretonnes par votre foi, et pour donner à chacun sa dignité, travaillez pour le progrès économique. De sorte que les uns et les autres se sont rejoints sur l’essentiel.

Du reste, le parc du château du comte a souvent servi de cadre d’accueil aux fêtes de la JAC et du Bleun Brug. Quant au modèle de désenclavement de la Bretagne, il a largement été dessiné à l’intérieur de ces deux associations qui servaient aussi de cercles de réflexion.

Du Bleun Brug à la conférence donnée par Jean-Luc Guinamant sur la famille d’éditeurs Caouissin, il n’y avait finalement qu’un pas, puisque l’un des membres de cette grande famille avait été le secrétaire de l’abbé Perrot, le fondateur du Bleun Brug, et si leur maison d’éditions a quelque temps trouvé un point d’ancrage à Saint Pol de Léon, l’abbé Favé n’a pas dû y être étranger.

De même, la présence de ce dernier aura été déterminante après la tragédie qui frappera la famille du comte. En août 1944, son fils Alain , maire de la ville, est fusillé par les Allemands, en même temps qu’une dizaine d’habitants, dont plusieurs conseillers municipaux. Or un mois plus tôt, le réseau de résistants a été dénoncé. Une autre trentaine d’adultes vivront un martyre. Pour ajouter au traumatisme, leurs corps ne seront retrouvés qu’une vingtaine d’années plus tard.

De ce fait, pas une famille du centre-ville n’aura pu être épargnée par la mort tragique de l’un des leurs. Une chape de tristesse et de gravité s’abat dès lors sur la ville. Elle n’avait pas besoin de cela, quand on connait l’expression dont sont si fiers les sud finistériens : « on s’amuse plus dans un enterrement en Cornouaille que dans un mariage dans le Léon » !

Une sensibilité cachée

Mais ce serait faire peu de cas de la capacité créatrice et artistique des gens de la région. Plusieurs conférences ont rappelé combien celle-ci a inspiré des peintres locaux , à l’exemple de Charles de Kergariou, dit « Kerga » ou de Yann d’Argent. La sensibilité artistique de la population a aussi trouvé à s’illustrer dans un film réalisé par les collégiens du Kreisker à l’occasion du 80ème anniversaire des événements de 1944. La qualité de l’œuvre a bouleversé les derniers témoins directs ainsi que les générations qui ont suivi. Les images et les dialogues ont favorisé un travail de catharsis.

En même temps, la maîtrise du scénario et le jeu des jeunes acteurs ont témoigné de l’excellence de l’enseignement dispensé dans les établissements catholiques de la ville. Ces derniers sont les héritiers d’une tradition de transmission de la connaissance qui remonte à plusieurs siècles. Désormais largement sécularisées, bien dans leur époque, les écoles sont armées pour former les nouvelles générations aux défis de la mondialisation et du numérique, autre thème fort de ce congrès, tout en les aidant à forger leur conscience, dans le respect de leurs spiritualités.

Un secteur quaternaire en pointe

Et ça marche ! A rebours du déclin démographique, les effectifs des élèves ne cessent de croître. Ils tangentent le millier d’élèves, rien que pour l’institution Notre Dame du Kreisker. Accessoirement, la cohorte d’enseignants alimente un florissant secteur quaternaire (celui de l’économie de la connaissance). Cette concentration d’esprits en éveil favorise la viabilité de bonnes librairies, de ciné clubs, de galeries d’art. Le mot d’accueil des congressistes par la mairie fut prononcé par l’adjoint à la culture, M. Benoit Chalou. Professeur de musique au collège, il est l’auteur de la musique originale du film évoqué plus haut. Le maire et président de la communauté de communes, Stéphane Cloarec, est le gestionnaire du lycée, là où son père était déjà enseignant.

Aujourd’hui comme hier, Saint Pol creuse son sillon, entre culture et agriculture, entre terre et mer, sur la terre comme au ciel…L’esprit léonard n’a pas fini de souffler.

Conférences

1-Aux origines de la ceinture dorée 

« François de Kergrist (1824-1908), un précurseur dans le Léon »

Par Olivier de Kermenguy

Et si l’Association bretonne était à l’origine de la ceinture dorée ? Il était bien venu que le programme d’interventions du congrès débutât par la contribution d’Olivier de Kermenguy. Celui-ci a retrouvé le texte lu par son ancêtre François de Kergrist, lors d’un des tout premiers congrès de l’AB, à la fin du XIXème siècle. Toutes les prémisses d’une révolution agricole à venir y figurent, même s’il n’est pas encore question de ceinture dorée. Mais d’abord, que recouvre cette expression ? Elle désigne la bande côtière qui, économiquement, de nos jours, s’étend du Conquet jusqu’à Saint Malo. En ce temps-là, elle était circonscrite au Léon, et à l’apport miraculeux du Gulf Stream sur l’étroite frange de son littoral. Sur une largeur de vingt kilomètres seulement, le courant lui procure une clémence climatique propice à la maturation précoce des légumes. Plus loin dans les terres, le miracle n’opère plus. L’hiver apporte son lot de gelées, l’été impose des températures beaucoup plus élevées.

Seulement, les choux fleurs et les artichauts n’ont pas toujours été les Princes de Bretagne tels que les consommateurs les connaissent désormais à Paris et dans les grandes villes. Lorsque l’ancêtre d’Olivier de Kermenguy reprend l’exploitation familiale comprise dans la propriété du château de Keromnès, à Carantec, le fermier cultive principalement la céréale, le blé en particulier. Comme le nouveau propriétaire a pas mal voyagé, il est bien conscient de l’avantage concurrentiel de la Beauce ou de la Brie en la matière.

Dans sa tête, il y a mieux à tenter. François de Kergrist n’est pas agronome de formation, mais il est un être ouvert à tous les champs du savoir. Plutôt juriste, accessoirement, il a dessiné les plans de l’église de sa paroisse à Carantec. Finalement, sa curiosité se révèle une chance. Il se lance dans ses nouveaux desseins ruraux sans inhibition. Il sait que tout pousse dans la région. De fait, rares sont les végétaux purement locaux : l’hortensia vient des Açores, la fraise du Chili, l’artichaut d’Italie. Mais ensuite, l’acclimatation est sans pareille.

Surtout, si la terre peut être enrichie par les engrais naturels que sont les amendements marins : le goémon, le sable. Une production massive de végétaux peut alors être envisagée. A condition qu’elle puisse être récoltée par suffisamment de main d’oeuvre, puis commercialisée !

Ces conditions étant ainsi formulées, François de Kergrist énumère les quatre côtés d’un carré magique, celui qui va donner naissance à la prospère aventure de la ceinture dorée.

En premier lieu, nous l’avons vu, il faut le climat : océanique, adouci par le courant chaud du Gulf Stream. Il faut donc exploiter en bord de mer. Mais pour une deuxième raison : la présence sur les grèves de maërl et d’algues brunes supplée le fumier. Il n’est donc plus forcément nécessaire d’élever en parallèle des vaches ou des cochons. Il n’est pas judicieux non plus d’avoir des kilomètres à parcourir pour s’approvisionner en fertilisants. L’économie de frais de transports sera un facteur de compétitivité. En outre, physiologiquement, ces adjuvants naturels ameublissent la terre, et préservent les artichauts d’éventuelles gelées.

La troisième condition du succès réside dans la présence de bras nombreux pour assurer les récoltes. De fait, les personnes sont là. Pour des raisons historiques et sociales, le Léon est peuplé. Il faut donner du travail à de nombreux chefs de familles menacés par la misère. Dans ses registres, François de Kergrist évoque, pour sa seule propriété, le nombre de 1091 journées de travail facturées sur une seule année.

Enfin, il ne suffit pas de faire pousser, encore faut-il écouler les productions. Le Léonard a de longue date été un commerçant, qui entretient des comptoirs dans toute l’Europe. Mais les infrastructures d’expédition sont tout aussi nécessaires. Les « johnnies », vendeurs d’oignons de Roscoff, avaient ouvert les portes de l’Angleterre en jetant les bases d’un trafic transManche. Mais pour Paris et l’Europe continentale, il fallait une gare de marchandises.

Dans son livre sur Hervé de Guébriant, David Bensoussan explique le rôle de cette famille sur ce point crucial. D’une part, elle possédait quantités d’actions et d’obligations des compagnies de chemins de fer d’avant leur nationalisation à la Libération. Elle fut donc influente pour obtenir à Saint-Pol-de-Léon, un équipement d’entrepôts et de voies ferrées, considérable à l’époque, surtout pour une si petite ville et tellement excentrée ! L’accord des décideurs de Paris fut facilité par l’apport du foncier, quasiment donné par la grande famille propriétaire.

Ainsi donc, étaient déjà bien présentes les notions de désenclavement, de progrès social par l’économie, d’harmonie entre la terre et la mer. Autant de considérations qui donneront plus tard naissance au CELIB, au plan routier breton, au port en eau profonde de Roscoff, à la Brittany Ferries, ou encore aux recherches en tous genres sur la valorisation des algues. Un précurseur, François de Kergrist, vraiment !

Le conférencier

Olivier de Kermenguy est né en 1948 à Guilers. , après des études de droit, devient conseil juridique à la Société juridique et fiscale de France, puis est amené à reprendre la propriété de son père comme agriculteur, en ayant au préalable suivi une formation agricole en polyculture élevage ; très vite, ressentant la nécessité de diversifier l’activité dans le contexte de décroissance des quotas laitiers, puis des contraintes normatives bruxelloises, percevant par ailleurs le besoin d’experts dans le monde rural et judiciaire, opte pour cette activité qui d’accessoire devient  principale . Parallèlement, il s’investit dans la reconnaissance de la profession et obtient en 2006 la création du Conseil national des experts fonciers, agricoles et forestiers, structure ordinale, désormais inscrite dans le code rural aux articles : L.171-1 et R.171. Chevalier du mérite agricole depuis 1999, il est membre de l’Association bretonne depuis 2010.

2- Sur les traces d’Ololé

« Les éditions Ronan ou les pérégrinations d’un éditeur dans le Léon »

Par Jean-Luc Guinamant

Dans la famille Caouissin, je demande le frère, Herri, secrétaire de l’abbé Jean-Marie Perrot, le fondateur du Bleun Brug. Recteur de Scrignac, le prêtre avait été assassiné pendant la Guerre dans des conditions pour le moins suspectes. Dans la fratrie, je demande aussi Ronan, l’homme de presse et de cinéma. Bien des Bretons se souviennent d’une enfance bercée par un journal en bandes dessinées qui les initiait en douceur à la langue bretonne. Il s’appelait Ololé. Il parut de 1940 à 1945. Il fut un compagnon adoucisseur des années de privations. Ensuite, de 1946 à 1970, on retrouve Ronan chez le patron de presse parisien Cino del Duca. Mais avant-guerre, les Caouissin participent activement au regain de la culture bretonne. Ils sont proches des Seiz Breur, ouvrent des imprimeries et des maisons d’éditions, à Pleyber-Christ, et aussi à Saint-Pol-de-Léon.

A travers cette famille, Jean-Luc Guinamant dresse un panorama des diverses manières d’illustrer la Bretagne dans la presse enfantine de l’époque : entre Bécassine et les son concurrent Brazizeg, inventé par Hachette pour contrer Gautier-Languereau. Il donne à voir aussi le talent créatif et la modernité de certains pionniers, souvent mal compris en leur temps. La bande dessinée avant-guerre n’est finalement rien d’autre que la sœur ainée de l’intelligence artificielle, telle qu’elle sera présentée quelques heures plus tard par Carole Gendron ; ou la lointaine descendante des vitraux, parfois autant vecteurs de l’actualité profane que pédagogues du sacré, ainsi que le détaillera de son côté Bernard Rio.

Le conférencier

Jean-Luc Guinamant : les trois mots pour le définir sont chimiste, collectionneur et historien amateur.

Chimiste….Titulaire d’un Doctorat en chimie il a travaillé pour des groupes comme Hewlett-Packard, Veolia et Nestlé.

Collectionneur : Depuis toujours il a collectionné le « Papier » …revues, journaux, affiches. tracts….sur la Bretagne, la bande dessinée et la science-fiction des années 50/60. Pour assouvir cette passion, il a ouvert une librairie bouquiniste à Morlaix en 2018.

Historien amateur: il recherche toujours tout ce qui tourne autour de ses collections et une fois qu’il pense avoir terminé il organise ou participe à des expositions comme: G.RI un illustrateur Nantais de science-fiction au lieu unique à Nantes dans le cadre des Utopiales ; UDB les affiches jaunes boutons d’or ( plusieurs villes en Bretagne) ; Goulven Mazeas à la médiathèque de Guingamp.

3- Rendez-vous à la prochaine récolte de myrtilles

« La Sica et Alexis Gourvennec »

Par Marc Kerangueven

En arrière-plan de l’orateur, sur une diapositive, une succession de sigles, d’abréviations ou de noms de marques bien connues dessine un arc de cercle : Obs, Catte, ISFFEL, Brittany Ferries, Cerafel, Prince de Bretagne… Ce sont les organisations, entreprises et autres groupements d’agriculteurs essaimés à la suite de la création de la SICA au début des années soixante. Ils sont autant d’enfants spirituels d’Alexis Gourvennec, et l’homme qui veille sur eux depuis 2018 s’appelle Marc Kerangueven. Ce matin, ses responsabilités l’ont une nouvelle fois conduit à s‘éloigner de ses champs de légumes de Lannilis, dans le pays des abers. Mais le « cultivateur cultivant » assume ses multiples casquettes. Elles sont pour lui la traduction de l’héritage légué par les anciens de la JAC : s’engager, anticiper, s’enrichir de l’expérience des autres.

La SICA était née de la guerre de l’artichaut. La production était irrégulière, les prix insuffisamment rémunérateurs. D’une jacquerie restée célèbre, résultera la première organisation de producteurs de légumes en France. Mais sur plus d’un demi-siècle, quel chemin parcouru ! Au départ, il n’était guère question que de vendre des choux fleurs ! A ce jour, pas moins de 132 variétés végétales figurent au catalogue.

ont toutes été conçues sur place (par le centre technique appelé le CATE). Elles restent la propriété des agriculteurs adhérents, à travers l’Obs (l’observatoire des semences), ce qui les libère du joug des grands acteurs mondiaux que sont Monsanto ou Bayer. Pour le marketing et leur commercialisation en grandes surfaces, l’ISFFEL est une école qui forme chaque année 700 futurs chefs de rayon, non seulement dans les fruits et légumes, mais désormais dans tous les compartiments de l’alimentaire et de la chaîne logistique.

Ironie de l’Histoire, le mythique artichaut s’apprête à tirer sa révérence. Il ne soutient plus la comparaison concurrentielle avec les productions de l’Europe du Sud. Mais durant ces années, il en a toujours été ainsi : une alternance de réussites et d’échecs.  Des essais fructueux, comme le décollage de l’activité pépiniériste, sous la marque « Kerisnel » ; des abandons, comme la fleur coupée, car malgré tous les efforts, la rose du Kenya arrivait toujours moins cher à Rungis ; des best-sellers comme la tomate ou la salade Isberg présentée sous vide ; et puis des paris de long terme, comme désormais, l’implantation de la myrtille.

« Là, on entre dans une autre dimension, prévient Marc Kerangueven, car on passe du maraichage à l’arboriculture, et il faudra patienter dix ans pour que ça pousse et que nous sachions si notre choix était le bon ! » D’où l’importance de maitriser la chaîne, depuis la conception du plant jusqu’à l’arrivée du fruit dans les assiettes.

Mais à échéance de dix ans, bien d’autres éléments du décor peuvent aussi avoir changé : le climat sera-t-il toujours aussi clément pour la région ? Entre terre et mer, la cohabitation sera-t-elle toujours harmonieuse ? L’intervention plus tard dans l’après-midi de Bernard Kloareg, ancien directeur de la station biologique de Roscoff, apportera de sérieux éléments de réflexion. En attendant, un célèbre climatologue a été mandaté par la SICA. Il a certifié que la température ne devrait pas grimper de plus de deux degrés. Rendez-vous donc dans dix ans, dans les champs de myrtille…

L’intervenant :

Producteur de légumes de plein champ à Lannilis, dans le Finistère, Marc Kerangueven est installé sur l’exploitation familiale depuis 1988. Il a consacré une grande partie de son parcours à l’engagement collectif au service de la filière légumière bretonne. Président de la SICA depuis 2018, il exerce également la fonction de Président de Prince de Bretagne – CERAFEL, rôle central dans la représentation, l’organisation et la valorisation de la filière légumes en Bretagne.

4- le vitrail, précurseur des media

« La lumière des siècles : l’histoire dans les vitraux de Bretagne »

Par Bernard Rio

L’émotion procurée par la lumière traversant un vitrail fait souvent oublier le motif de l’ouvrage. Or les dessins des maîtres verriers ne sont pas exclusivement religieux. Ils peuvent avoir restitué des épisodes de l’Histoire de France, ou figé pour l’éternité des événements locaux. Ils peuvent aussi avoir été missionnés pour remercier de généreux donateurs. Bien sûr, les légendes et le bestiaire des mythologies celtiques fournissent une autre source bien fournie d’inspiration. Le conférencier Bernard Rio a convié l’auditoire à un tro breizh visuel des illustrations inattendues qui émaillent le patrimoine religieux breton. Nous ne regarderons plus jamais les chapelles de la même façon.

Au passage, cette conférence aura rendu hommage aux familles d’artisans verriers. L’une des plus anciennes avait précisément démarré à Saint Pol de Léon, avant la Révolution. Les maîtres et compagnons s’appelaient alors Saluden, et plusieurs générations plus tard, allaient donner naissance aux célèbres galeries d’art du même nom, à Quimper et Brest. Puis, au hasard des mariages, une branche Le Bihan allait prendre le relais. L’actuel titulaire du flambeau, Antoine, qui exerce toujours à Quimper, est l’arrière-arrière-arrière-arrière-arrière petit fils des fondateurs de la dynastie.

Le conférencier

Bernard Rio est originaire d’Hennebont (56). Il mène une double carrière d’écrivain et de journaliste. Reconnu pour ses travaux sur l’histoire, le légendaire, la religion et le sacré, il est l’auteur de quatre-vingts ouvrages, et de nombreuses études. Il collabore régulièrement pour la presse spécialisée (ArMen, Mythologies magazine, Eléments, Historia, Figaro Hors-série) . Il est lauréat de plusieurs prix littéraires, notamment le Prix histoire de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire 2014 pour « Voyage dans l’au-delà, , les Bretons et la mort » éditions Ouest-France, et le Prix Ar Vro du Salon du livre de Bretagne à Vannes en 2016 pour « Pélerins sur les chemins du Tro Breiz » (éditions Ouest France.

Ses derniers livres parus sont : « Le vrai savoir des druides » (Véga-Trédaniel 2025), « « Les Bretons et la mort » (Ar Gedour 2024), « Chemins creux de Bretagne » (Vagnon 2024), « La forêt sacrée des Celtes » (Yoran Embanner 2023). « Les portes du sacré » (Ar Gedour 2022),

5-L’âme bretonne au défi de l’IA

« quand l’intelligence artificielle rencontre la mémoire bretonne »

Par Carole Gendron

Ingénieure informaticienne de premier plan, mais aussi artiste et avant tout Bretonne, Carole Gendron développe deux autres qualités qui ont ravi les congressistes : elle est une formidable conteuse, doublée d’une pédagogue hors pair. Sans mal, elle a emporté l’adhésion pour défendre son projet.

Pour le mener à bien, elle a fondé à Vannes son propre studio, NeoBreizh. Son but est de proposer une forme nouvelle de transmission. Comme beaucoup d’historiens, sa matière première est constituée d’archives et de photographies anciennes. Sa différence, c’est qu’avec sa maîtrise de l’IA, elle insuffle de la vie et même de la chair à ces documents. Cela lui permet de scénariser des sagas d’entreprises, de familles ou des événements de notre histoire bretonne. Le résultat final est très séduisant.

Mais Carole Gendron n’est jamais aussi captivante que lorsqu’elle décrypte les enjeux de l’IA, notamment les peurs que celle-ci suscite. En réalité, il en a toujours été ainsi à chaque innovation majeure. « Une peur de perte s’installe, explique-t-elle. Perte de la mémoire à l’époque de Platon et du passage à l’écriture ; perte de l’autorité, au moment de l’apparition de l’imprimerie avec Gutenberg ; perte de l’attention, lors de l’avènement de la numérisation, et maintenant, perte de la réflexion du fait de l’IA.

Mais tant qu’à employer ces deux initiales, l’ingénieure préfèrerait qu’elles servent à désigner de l’informatique augmentée, plutôt que de l’Intelligence artificielle, avec tous les contresens qui peuvent en découler. « Car on est sur de la statistique, même si des images ou des sonorités sont créées, ce n’est pas l’IA qui les a faites, mais un être de chair et d’os, qui a travaillé avec l’IA.

« L’IA n’est pas consciente, n’a pas d’émotions, n’a pas d’intentions ». C’est l’humain qui fait d’elle des chefs d’œuvre ou des brouillons sans aucune forme. Le corpus de l’IA représente 600 millions de livres référencés sur Internet. Si l’utilisateur pose correctement sa question (on dit alors qu’il écrit un prompt), il obtiendra une réponse digne d’un doctorant. Mais si la formulation n’est pas assez réfléchie, la réponse ne sera pas intelligente par elle-même.

Un autre enjeu pour la Bretagne, et notamment la préservation de la spécificité de son âme, c’est qu’elle soit suffisamment référencée. Carole Gendron note que chaque fois qu’elle extrait un document visuel représentant le drapeau breton, il ne se passe pas cinq minutes avant qu’il ne se transforme en étendard de l’Amérique ! En informatique, cela s’appelle une « hallucination ». Elle tient au déséquilibre dans le nombre de références. L’IA ne reconnaît pas suffisamment les références bretonnes, et corrige d’elle-même, en favorisant parmi les propositions, le courant dominant, en l’occurrence, le drapeau étoilé américain, dont les auteurs du gwen ha du se sont inspirés.

Il nous appartient à tous de nous emparer de ces outils pour faire vivre la culture qui nous est chère. Ce sera aussi le sens de l’intervention suivante, sur la préservation de la création musicale en Bretagne.

La conférencière

Après 25 ans à l’international, ponctués de missions pour l’ONU et auprès d’entreprises privées, notamment Philips et Capgemini, en tant que directrice data et intelligence artificielle, Carole Gendron est revenue en Bertagne pour mener à bien le projet qui lui tient à cœur : redonner vie à la mémoire, et particulièrement à celle de la Bretagne.

6 -Quand la musique est bonne… et bretonne

« les jumeaux numériques »

Par Jean-Yves Chalm

Avoir raison trop tôt est un grand tort. En 1999, Jean-Yves Chalm, alors directeur général du Télégramme, avait eu l’intuition de créer Music On Line, dont l’innovation promettait de périmer les CD. L’intuition était si géniale qu’il était déjà question de s’introduire en Bourse, et de partir à la conquête de la planète à partir de Morlaix. Las ! Non loin de là, à Lannion, un ingénieur allemand était en train de concevoir le MP 3, qui allait à son tour périmer Music on Line. Il n’empêche, au-delà du support technique, demeurait l’idée de protéger la création musicale, telle qu’elle naît chaque année en Bretagne, dans la diversité de ses styles. Protéger au sens de la collecte, comme le fait le mouvement Dastum ; mais aussi protéger juridiquement et financièrement, dans la reconnaissance des droits des artistes.

Au lendemain de la faillite de Coop Breizh, l’idée sous tendue vingt- cinq ans plus tôt par Music On Line est revenue à la surface, aussi neuve que si elle venait d’être émise, mais enrichie des technologies développées depuis, en particulier les jumeaux numériques.

Ces derniers ouvrent une nouvelle voie pour les voix anciennes et à venir. Ils permettent de créer des doubles de toutes formes de créations : l’architecture d’un monument, le patrimoine musical d’un artiste. Ils donnent la possibilité d’assister à un même concert en des lieux simultanés, de faire jouer des musiciens en même temps, dans des lieux différents.

Il a cocréé l’association « Musiques en Bretagne » pour défendre toutes les musiques produites sur le territoire breton ! En breton, le nom se traduit par « Kan ha Musik e Breizh », qui reprend la sonorité de la chanson de Jean-Jacques Goldman : « quand la musique est bonne ».

Le conférencier

Si Le T

élégramme est devenu le troisième quotidien de France, l’entreprise le doit beaucoup à Jean-Yves Chalm, qui en fut longtemps son directeur général. Ancien d’HEC, formé aussi par la Marine lors de son service national, il est passé du journalisme à la gestion d’une entreprise de presse. La migration du support papier vers le numérique, c’est lui ; la diversification dans le marché de l’emploi, avec la création d’Hello Works, c’est encore lui. Eternellement passionné, assidu des soirées de l’AB en pays de Léon, notre Morlaisien d’adoption n’a pas son pareil pour conserver ses amis et les embarquer dans ses aventures, comme celle de « Produit en Bretagne » en 1993, dont il fut l’un des trois fondateurs. Pour la dernière en date, il sait qu’il peut compter sur Gérard Pont, l’homme, entre autres, des Victoires de la Musique, et sur Clarisse Lavanant, l’artiste à la voix si pure. C’est d’ailleurs elle qui a trouvé le nom « kan ha music e breizh ».

7- La Silicon valley des algues

« La station biologique de Roscoff, passé, présent et avenir. »

Par Bernard Kloareg

Dans la petite cité corsaire de Roscoff, à cinq kilomètres de Saint-Pol-de-Léon, la Station biologique abrite la plus riche collection d’algues au monde. Rattachée au CNRS et à La Sorbonne, elle fait partie des fiertés locales, au même titre que le poète Tristan Corbière, dont l’effigie décore la façade principale de l’établissement scientifique, ou Mathurin Méheut, le peintre, qui en fut le résident studieux et tant aimé des habitants, au début du XXème siècle.

Pour Bernard Kloareg, qui fut son directeur, de 2004 à 2018, cet établissement représente bien davantage qu’une étape prestigieuse dans un plan de carrière. Il est un hommage à ses aînés. Son grand père était goémonier, l’un des métiers les plus durs qu’il soit. Avant la motorisation, les hommes et les femmes qui le pratiquaient sur la côte nord du Finistère s’enfonçaient dans les eaux froides jusqu’à la poitrine, par tous les temps, frisant l’hypothermie. Certains s’exilaient pendant six mois sur les îlots déserts. Avec une longue faux, ils arrachaient aux rochers le précieux laminaire avant de le sécher.

C’est dire si ces héros du quotidien étaient durs au mal. Leur quotidien se formulait en termes de survie. Les rares fois où ils parlaient, ce n’était pas pour s’embarrasser de précautions langagières. Bernard Kloareg a lui aussi été goémonier, l’été, pour financer ses études d’ingénieur agronome. De ses aînés, il a gardé le style franc et direct, à l’exemple du dialogue noué avec l’auditoire à l’issue de son intervention. A une personne encore interrogative sur les évolutions du temps, il a lancé ces images fortes : « en trente ans, la température de l’eau à Roscoff a gagné un degré et demi ». La conséquence ? « si vous regardez des planches dessinées par Mathurin Méheut dans les années 1910, vous voyez bien que certaines espèces ont disparu ». Et le clou, sur les effets indésirables des algues vertes : « clairement, la région a octroyé aux agriculteurs un droit à polluer ».

Au-delà de la forme, il est impératif d’entendre le fond du message. Notre salut- pour la région et la planète, pour notre santé, pour notre souveraineté alimentaire- se trouve au fond de la mer, au bord des plages, au fond des flaques. Sauvegardons ce bien commun. Entre terre et mer, n’en privilégions aucun mais organisons leur développement harmonieux.

C’est bien désormais le projet de vie de Bernard Kloareg. Une célèbre crique à Roscoff porte le nom du Laber, comme un aber. Or qu’est-ce que ce dernier, sinon une vallée ? Au même titre que la valley du silicium fut, en Californie, le berceau du numérique et de l’IA, pourquoi la vallée marine de Roscoff ne serait-elle pas la « Blue Valley » de l’innovation à partir de l’océan ? Lui-même est passé à l’acte. Il a créé sa start up, Aber active. Après tant d’années dans la recherche absolue, il était temps pour lui de mettre à la portée du plus grand nombre les avancées majeures qui ont souvent démarré sous l’œilleton des microscopes de la Station biologique.

Le conférencier

Ingénieur agronome de formation (INA-PG 1973), Bernard Kloareg a voulu très tôt se spécialiser dans la biologie des algues brunes. Recruté au CNRS en 1978, il entame des recherches qui le conduisent à la biochimie et à la génomique de ces espèces. Il travaille aussi sur les bactéries associées qui recyclent ces biomasses. Il est membre correspondant de l’Académie des Sciences. Nommé directeur de la station biologique de Roscoff, il initie dans ce cadre la création du parc scientifique « Blue Valley ». Considérant que « prêcher c’est bien mais agir c’est mieux », il a fondé la start-up, AberActives, dans la finalité de préparer ,à partir des algues, des bio-actifs pour la nutraceutique et la cosmétique. En un mot, l’ambition est de mettre les bienfaits des algues à la portée du plus grand nombre.

8-Il faut sauver la maison Amiral

« Le Musée amoureux de la Bretagne »

Par Arnaud Leclercq

Mab en breton, c’est le fils. Le mot est assez parlant, finalement, utilisé comme acronyme, pour évoquer le Musée Amoureux de la Bretagne. Tel est le nom de code, ou peut-être définitif, du projet mené par Arnaud et Aurélie Leclercq. Car au fond, il s’agit bien de transmission, comme on le fait dans le cadre d’une filiation.

Au cœur du centre historique de Rosko Goz, une maison d’armateur restait en déshérence, au grand dam des habitants et des dizaines de milliers de visiteurs annuels qui découvrent le « trou de flibustiers » si bien décrit par Tristan Corbière. Construite au XVIIème siècle, en 1607, elle est appelée la Maison Amiral.

Le spectacle qu’elle offre encore actuellement est d’autant plus désolant que l’édifice est entouré de splendides demeures à tourelles. Elles sont chacune chargées d’histoire, puisqu’elles ont dû voir accoster Marie Stuart. Mais si tout va bien, en 2029, elle aura retrouvé sa splendeur passée.

Le couple s’est en effet mué en maître d’œuvre, architecte, médiateur artistique, et surtout, en mécène. Selon leur projet, après restauration totale des murs, un niveau abritera la collection d’une centaine d’oeuvres d’artistes locaux ( Yann d’Argent, Pierre de Belay), ou internationaux qui tous ont célébré la côte nord finistérienne. Tandis qu’un étage sera conçu en espace interactif dédié à la riche histoire des marins et commerçants qui ont fait la richesse de Roscoff.

Aurélie est la fille de Renaud d’Herbais, haute figure s’il en fut de la vie roscovite. Avec des fortunes diverses, mais toujours avec panache, il avait converti son manoir de Kerestat , à l’entrée de la ville, d’abord en auberge, puis en terrain de camping. Des années plus tard, il s’était mobilisé pour sauver de la démolition les fresques du peintre Kerga. Ce dernier les avait peintes sur les murs de la salle des fêtes du sanatorium de Perarhidy, à la pointe de la station balnéaire. Ses œuvres seront à l’honneur dans la collection proposée par Arnaud et Aurélie, et ce n’est que justice, comme ont pu s’en rendre compte les congressistes, en entendant, le samedi, son petit-neveu présenter la profondeur et l’originalité du style de son ainé. ( voir conférence n°9)

Le conférencier

Arnaud Leclercq a dirigé jusqu’en 2025 l’activité de gestion de fortune de la banque Lombard Odier (institution suisse fondée en 1796) pour les pays de l’Est, la Turquie, le Moyen Orient et l’Afrique, régions dans lesquelles il a vécu et fréquemment voyagé quand il ne se ressourçait pas à Roscoff. Impliqué en Bretagne pour la défense du patrimoine et les propriétaires ruraux. Diplômé en droit, en administration des affaires et en géopolitique, matière qu’il enseigne depuis une dizaine d’années à HEC. Il est membre de l’AB.

9-Un peintre marin et même sous-marin

« Kerga et la Mer »

Par Etienne de Kergariou

Une toile du peintre Kerga contribue actuellement à réhabiliter le style et l’œuvre de cet artiste, incompris en son temps. Elle sert d’illustration à la couverture du livre « Un littoral enchanté, le décor de Kerga au sanatorium de Roscoff » 1. Le tableau représente un joli canote à voiles rouges. Ces dernières sont si éclatantes qu’elles font claquer la jaquette lorsque le livre est présenté sur les rayonnages des bonnes librairies.

L’embarcation est manœuvrée par deux enfants, un garçon et une fille. Tout respire la douceur. Au second plan, apparaît un castellet derrière sa grille ouvragée. Son architecture rappelle la construction édifiée dans le quartier du Laber à Roscoff. C’est plus que probable, sa propriétaire n’était autre que la marquise de Kergariou, la tante du peintre, et la fondatrice du fameux centre hélio-marin de Perarhidy.

A l’époque, il s’agissait de lutter contre la terrible tuberculose. La famille du comte de Guébriant s’y employa aussi, en consacrant de l’attention et d’importants subsides à l’établissement. De sorte que le sanatorium devint un haut-lieu de cure et de recherche de pointe, mais aussi un havre de reconstruction morale des malheureux pensionnaires, grâce à l’accès à toutes les formes de création artistiques. Des comédiens, des chanteurs lyriques, des danseurs venaient spécialement de Paris pour distraire et former les malades, souvent très jeunes.

Quant au Laber, c’est précisément le nom qui a inspiré la Blue Valley de Bernard Kloareg (voir la conférence n°7). Décidément tout est lié : la mer, les bateaux, l’océanographie, les arts. De fait, avec ces quatre mots, sont réunis les thèmes majeurs qui permettent de définir Etienne de Kergariou.

Il est rare que les docteurs en histoire de l’art soient également officiers de marine marchande. C’est le cas de notre conférencier. Mais dans sa famille, qui n’est pas marin ? Un oncle commandant du premier roulier historique de la Brittany Ferries, baptisé comme il se doit le Kerisnel ; un deuxième, ostréiculteur ; un troisième, maître-voilier, fournisseur des meilleurs régatiers de son époque, et gardien de la réserve ornithologique de la Baie de Morlaix ; et, pour ce qui le concerne, un père, également champion de dériveur, doublé d’un océanographe réputé.

Amoureux des bateaux, Etienne l’est tellement que sa thèse y trouve sa trame. Il soutient l’idée que son grand-oncle fut plus souvent qu’à son tour portraitiste de carènes. Plus d’une fois, des propriétaires ont dû lui passer commande. Un membre du jury s’était moqué, car il ne concevait pas que pareille activité puisse exister. Pourtant, l’exactitude dans les détails d’accastillage, de gîte, de gonflement des voiles, témoigne du regard de marin chez le peintre. Il se comporte comme un photographe qui doit savoir ce qu’il faut faire ressortir, ou cacher, dans le visage de son client. Si la magie du petit voilier opère, dans l’anse du Laber, c’est beaucoup grâce à la précision dans les formes de la coque, des voiles, du pouliage. Elle apporte de la crédibilité en même temps qu’elle invite au rêve.

Le conférencier a pu expliquer la composition d’un tableau du port de Roscoff à partir du « personnage » central, en l’occurrence, le yacht d’un riche mareyeur local. Il a aussi pu retrouver avec émotion la vedette verte de son grand-père qu’il utilisait pour alimenter en informations le réseau de résistance polonais qu’il aidait en Angleterre ; ou encore le Pluteus de la station biologique, à bord duquel son père a embarqué pour de nombreuses campagnes scientifiques.

Océanographie encore quand il a découvert que son grand-oncle Kerga peignait sous l’eau. Il avait inventé avant l’heure un équipement de plongeur pour restituer in situ le mouvement des laminaires et celui des poissons qui se faufilent entre les algues. Le peintre n’avait pas son pareil non plus pour suggérer la lumière traversante au fond de l’eau.

Du reste, la fluorescence de certaines couleurs est une marque de fabrique du peintre. A elle seule, elle aurait dû lui valoir la reconnaissance des critiques et de ses pairs, avant son décès en 1956. Au lieu de quoi, il fut déconsidéré. Sans doute en raison de son style de vie : Il campait dans sa périssoire transformée en véhicule-amphibie. Peut-être aussi, parce que pour un « fils de », il ne vivait pas conformément à l’image que l’on se fait d’un aristocrate. Toujours est-il qu’il méritait une réhabilitation. C’est désormais chose faite, et de quelle manière ! A la pause, un congressiste confiait : « je ne comprends pas. Alors que ce sujet ne m’évoquait rien du tout a priori, ce gars m’a captivé ». C’est qu’il était à la fois passionnant et passionné.

Le conférencier

Titulaire en 2003 d’un DESMM (Diplôme d’Études Supérieures de la Marine Marchande), Etienne de Kergariou a repris en 2018 des études universitaires, en parallèle de ses navigations sur les transbordeurs de la Brittany-Ferries. Il a validé en 2019 un master 2 en Civilisation, Culture et Société à l’Université de Bretagne Occidentale de Brest, afin de pouvoir préparer une thèse sur le peintre Charles de Kergariou, dit Kerga. Cette thèse, Kerga (1899-1956), peintre de la baie de Morlaix, Décor, illustration et œuvre de chevalet, unité d’une œuvre moderne en périphérie, préparée à l’université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne et dirigée par Stéphane Laurent, a été soutenue en 2024. Ses principaux axes de recherches concernent les peintres de la Bretagne et ceux de la mer.

10 -La doctrine sociale de Monseigneur de la Marche

« Gouverner, administrer, s’effacer, résister : les quatre derniers évêques de Léon (1701-1802) »

Par le Chanoine Hervé Queinnec

De la première année de mandat de Jean Louis de La Bourdonnaye, en 1701, à la mort de Jean-François de La Marche, en 1806, un peu plus d’un siècle s’écoule, mais à Saint Pol, c’est un pan de l’histoire qui s’écroule. Avec la Révolution survenue entre temps, la ville sainte a perdu son statut. Elle doit se plier au temporel et au réel. Mais il serait inexact de cantonner les différents évêques à la saine gestion de leur cathédrale et de ses dépendances. Les quatre derniers ont tous joué un rôle sociétal autant que spirituel.

Dans sa conférence, le chanoine Quéinnec attribue un mot-clé à chacun d’entre eux : gouverner pour Jean-Louis de La Bourdonnaye (1701-1745) ; administrer pour Jean-Louis Gouyon de Vaudurand (1745-1763) ; s’effacer pour Joseph-François d’Andigné de la Chasse (1763-1772) et résister pour Jean-François de la Marche.

Attardons nous sur ce dernier, tant il fut atypique dans son itinéraire, et tellement dramatiques furent les événements liés à sa vie épiscopale. Déjà, il faut savoir qu’il fut militaire avant d’être ordonné prêtre.

Né le 4 juillet 1729 dans la paroisse d’Ergué près de Quimper, il est d’abord lieutenant de dragons, à l’âge de 16 ans, dans le régiment de La Reine. Il est même blessé à la bataille de Plaisance en 1746. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il est ordonné prêtre, en 1756, après avoir consacré neuf années à la théologie, dans le quartier parisien de Saint Sulpice . Il devient abbé de Saint-Aubin des Bois en 1764, avant d’être nommé à Tréguier.

Quand il arrive en poste à Saint Pol, il se montre soucieux des réalités économiques et sociales. Il ne peut concevoir des âmes purifiées alors que les corps sont affamés. C’est pourquoi il répond à la grande enquête demandée par Turgot en 1774 sur la mendicité.

Mais c’est surtout la raison pour laquelle Il introduit la culture de la pomme de terre dans le Léon et encourage activement son développement, ce qui lui vaut son surnom d’Eskob ar patatez (évêque des patates).

La Révolution le contraint à s’exiler à Londres, où il accueille les prêtres des Missions étrangères de Paris en exil. Il reste fidèle à l’Église romaine, ne reconnaît pas la constitution civile du clergé, et demeurera évêque de Léon jusqu’à la suppression du siège en 1801, par la bulle Qui Christi Domini. Il meurt à Londres en 1806.

Le conférencier

Chancelier du diocèse de Quimper et Léon, et président de l’Officialité interdiocésaine de la province de Rennes, le chanoine Hervé Queinnec est également professeur au Séminaire Saint-Yves de Rennes et membre associé du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC) de l’université de Brest. Spécialiste des missions bretonnes au XVIIe siècle, vice-président de la Société archéologique du Finistère depuis 2014, il a signé plusieurs monographies et articles de référence sur Dom Michel le Nobletz (« Le catéchisme mystique de Dom Michel Le Nobletz » ; « Michel Le Nobletz, pasteur et mystique »,; La Carte des Cœurs de Dom Michel Le Nobletz, Quimper, 2023), et collaboré à plusieurs ouvrages collectifs (Taolennoù. Michel Le Nobletz. Les tableaux de mission ; Michel Le Nobletz. Mystique et société en Bretagne au XVIIe siècle ).
[D’après 
Michel Le Nobletz. Itinéraires vers Dieu. Les cartes peintes conservées à l’évêché de Quimper.

11-L’odyssée des « bateaux choux fleurs »

La Brittany Ferries

Par Jean-Marc Roué, président de la Brittany Ferries

Lors de son allocution, il n’a pas mentionné cette dernière distinction. Elle fait pourtant de lui désormais le plus influent des patrons bretons. Le président du conseil de surveillance de la Brittany Ferries a été désigné par ses pairs président du Club des Trente. C’est la plus puissante structure de lobbying dans l’ouest. Yves Rocher, Jean Pierre Le Roch (fondateur d’Intermarché) l’ont précédé à ce poste. Il siège aux côtés des dirigeants de La Brioche dorée, du groupe textile Beaumanoir, d’Ubisoft, Roullier, etc.

L’humilité caractérise bien souvent les Léonards. Jean-Marc Roué aurait sans doute rechigné à faire mention de cette récompense supplémentaire. D’autant qu’il ne manque pas déjà de titres prestigieux : consul d’Irlande, ancien président du comité des armateurs français, chevalier de l’ordre du mérite maritime. Dans son carnet d’adresses, les noms des anciens ministres de l’Economie et du Budget côtoient celui de Rodolphe Saadé, PDG de la CGM-CMA, ou encore ceux de Marilyne Léon et Sophie Binet, les dirigeantes syndicales de la CFDT et de la CGT. Tout cela en restant aux manettes de l’exploitation légumière familiale de Plougoulm, à une poignée de kilomètres de Saint Pol !

Mais c’est surtout pour la compagnie qu’il préside que le marqueur de cet adoubement est important. Il salue les milliers de milles parcourus depuis plus d’un demi-siècle, alors que tout, dans la logique du rationalisme économique, contre indiquait de se lancer dans pareille aventure. A ce jour, la fille de la Sica est devenue dix fois plus grande que sa mère. Elle est le premier armement privé de France , le seul à n’employer que des marins bretons ou normands, avec un traitement social bien plus avantageux que celui de la plupart des autres pavillons. Sa flotte, constamment renouvelée, se révèle une pionnière de la conversion aux énergies propres. Grâce à elle, la physionomie de ports comme Saint Malo, Caen, et bien sûr Roscoff, a été pour toujours métamorphosée. Elle a établi des ponts entre le Royaume Uni et l’Espagne ainsi que le Portugal. Elle est devenue un interlocuteur écouté dans le trafic Transmanche, même si elle ne représente guère plus de 3% du chiffre d’affaires global de cette activité.

Pour autant, l’horizon n’est jamais à l’abri de coups de vent conjoncturels, voire de tempêtes structurelles. La Covid et les confinements successifs avaient été terribles. La souscription d’obligations convertibles par la CGM-CMA aura évité le pire. Six ans plus tard, la conversion du prêt en actions a considérablement modifié le capital de la compagnie bretonne. Celle-ci restera-t-elle indéfiniment un armement d’agriculteurs bretons et de marins français ?

Et puis, même si sa santé va mieux, son environnement sinistré ne lui permet pas de cultiver la sérénité. Depuis le Brexit, le Royaume-Uni ne va pas bien. Le pouvoir d’achat des Anglais chute. A un point tel que cet été, pour la première fois dans l’histoire de la compagnie, les réservations vacancières seront en récession. Mais n’oublions pas que les décideurs actuels de la Sica et de la Brittany Ferries sont quelque part des descendants des « johnnies ». Or ces derniers s’en étaient allés vendre leurs oignons aux Anglais à un des moments les plus critiques de l’histoire des relations entre la France et l’Angleterre. C’est souvent dans l’adversité que le Léonard accomplit ses plus grandes réalisations. Alors, wait and see, comme disent nos cousins grands-bretons

Le conférencier

Jean-Marc Roué est né dans le Finistère en 1968. Il est marié et père de 2 enfants.

Exploitant agricole installé depuis 1990.

Depuis 1992, il est Administrateur à l’Union de Coopérative Agricole (UCA) OBS (Organisation Bretonne de Sélection), au CATE (Centre d’Action Technique et Economique) et au BBV (Bretagne Biotechnologie Végétale)

De 1994 à 1997, il est président du Centre Cantonal des Jeunes Agriculteurs de Saint Pol de Léon et Membre du Conseil d’Administration du Centre Départemental des Jeunes Agriculteurs du Finistère, en charge des dossiers relatifs à la production légumière et à l’application des mesures environnementales

En 2000, il devient président de l’Union de Coopérative Agricole (UCA) OBS ; Administrateur de la SICA de St Pol de Léon (Société d’Initiatives et de Coopération Agricoles) et Administrateur de Brittany Ferries

De 2001 à 2007, il est élu à la Chambre d’Agriculture du Finistère.

Depuis mars 2007, il est Président du Conseil de Surveillance de Brittany Ferries et depuis 2011, membre du Conseil Supérieur de la Marine Marchande et Membre du Conseil d’Administration de l’Ecole Nationale Supérieure Maritime

D’avril 2017 à avril 2020 il est président d’Armateurs de France.

En janvier 2022, il est nommé Consul Honoraire d’Irlande à Roscoff ;

Il est depuis 2017, chevalier dans l’Ordre du Mérite Maritime.

12-Portrait d’un « grand seigneur »

« Hervé de Guébriant (1880-1972), ardent promoteur de la modernisation de l’agriculture en Bretagne »

par David Bensoussan

(texte)

Dans sa monumentale étude sur Hervé de Guébriant 2, David Benoussan utilise souvent un terme qu’il ne prononcera pas une seule fois au cours de sa conférence. Ce mot est  : évergétisme. Sa définition nous envoie aussitôt à la Rome antique ou à l’Athènes des débuts de la démocratie. Elle désigne une conduite et une éthique où le mécénat prend des dimensions dignes d’un chef d’état, voire d’un demi-dieu.

Le fait est que lorsque que les saint-politains évoquaient leur comte Hervé de Guébriant, l’expression qui revenait le plus souvent était : « un grand seigneur ». Elle recouvrait à la fois le château de Kernevez, bâti de toutes pièces à l’emplacement d’un manoir assez modeste ; l’immensité des terres mises en fermage ; les signes extérieurs de prestige, comme les chaises réservées à la cathédrale, gravées à son nom ; ou de richesse, car les autres possessions immobilières de la famille, notamment à Paris, étaient de notoriété publique.

Mais « grand seigneur » désignait aussi l’éloquence et l’esprit visionnaire du bâtisseur de l’Office central. Elle sous-entendait la modicité des loyers demandés aux cultivateurs. Elle rendait hommage au passionné d’amélioration de la race bovine, à l’amoureux des chevaux…

L’expression prit encore plus d’épaisseur à la fin de la guerre, lorsqu’il enterra son fils, fusillé par l’occupant, alors que, sans répit, ses ennuis judiciaires allaient commencer. L’histoire est ironique d’avoir voulu que son plus féroce adversaire politique national soit aussi un proche voisin géographique du Trégor, en la personne de François Tanguy-Prigent .

Ce dernier fera payer à Hervé de Guébriant son engagement pour la corporation paysanne durant le régime de Vichy. Il appuiera la peine d’emprisonnement prononcée à l’encontre de son opposant, à Rennes pendant près de huit mois, doublée d’une perte des droits civiques. Mais au cours des années d’après-guerre, les ministres successifs de l’Agriculture n’auront de cesse de rétablir l’image, le prestige et l’honneur de l’homme qui avait tant fait pour la ruralité.

Il est désormais acquis que sans l’Office central de Landerneau, fondé en 1910 par Hervé de Guébriant et son fidèle ami Augustin de Boisanger, la coopérative Eureden et ses marques Paysan breton ou Madame Loïck n’existeraient pas. Pas davantage que le Crédit mutuel de Bretagne , la MSA, Groupama ou Suravenir.

Pourtant, l’implantation de la famille Guébriant à Saint Pol-de-Léon n’est pas des plus anciennes. Elle remonte au début du XIXème siècle. Ses origines sont plutôt à chercher dans le département voisin, appelé à l’époque les Côtes-du-Nord. La fortune devient patente à la faveur de mariages qui raboutent des immenses possessions terriennes.

C’est précisément pour inscrire cet état de fait dans une histoire scénarisée que débute la multiplication des symboles : édification du château moderne de Kernevez ; acquisition simultanée d’un château fort en ruines, à quinze kilomètres de là, à Kergonadec’h, sur la commune de Cléder ; multiples soutiens aux établissements religieux d’enseignement ; dons de terrains pour favoriser l’essor du football par exemple ; élection systématique d’un représentant de la famille à la mairie de Saint Pol : autant de manifestations d’évergétisme, ce qu’en bon Léonard, on appelle « un grand seigneur ».

Le conférencier

David Benssoussan est docteur en histoire contemporaine de l’IEP de Paris, ancien professeur de Chaire supérieure en Classes préparatoires littéraires au lycée Chateaubriand de Rennes, David Bensoussan est un spécialiste de l’histoire politique du monde rural, particulièrement en Bretagne. Avant sa biographie d’Hervé de Guébriant, il a publié en 2006 aux éditions Fayard, un ouvrage sur « Les droites en Bretagne dans l’entre-deux-guerres » dont le sous-titre était « Combats pour une Bretagne catholique et rurale ». Il projette désormais d’écrire une histoire de la Corporation paysanne sous le régime de Vichy et une Histoire politique de L’Ouest-Éclair (ancêtre de Ouest-France).

13-enclos paroissiaux : l’histoire d’une forgerie ?

« Les enclos paroissiaux »

Par Georges Provost

Qui ne connaît pas les enclos paroissiaux ? Surtout au moment où leur dossier est instruit pour qu’ils figurent au patrimoine mondial de l’Unesco ! Ils semblent indissociables de la culture bretonne, au même titre que les remparts de Saint Malo ou les escarpements de la Pointe du Raz. Seulement, les outils numériques nous permettent désormais de passer à l’épreuve des faits les croyances les plus incrustées. L’universitaire Georges Provost en a fait la brillante démonstration. Grâce à une application de Google, il a vérifié à quel moment l’expression apparaît dans l’océan des textes consultables sur Internet. C’est en fait tout récent, et trivialement, cela coïncide avec la publication des premiers guides touristiques !

Bien sûr, chacun situe peu ou prou l’aire géographique de ces joyaux de pierre, aux abords des monts d’Arrée, avec des mentions particulières pour Sizun, Saint Thégonnec et Lampaul-Guimiliau. L’ennui, c’est qu’il en existe aussi dans le Morbihan et dans les côtes d’Armor ! Que faire de ceux-là ?

De même, certains enclos sont construits là où il n’y a jamais eu de paroisse. Parfois encore, un calvaire sublime annonce une église…dépourvue d’enclos. Faut-il en ce cas disqualifier ce chef d’œuvre de la liste ? Le conférencier n’apporte pas de réponse aussi radicale. Simplement, il prévient que nombre de questions précises seront forcément posées au moment de l’examen du dossier. Elles n’avaient pas toutes été prévues.

En fait, souligne-t-il, le concept a fait florès avant que sa réalité soit validée. L’Histoire, en tant que discipline intellectuelle, regorge ainsi de légendes, voire de falsifications. Elles ne sont pas forcément malhonnêtes, mais elles ne contribuent pas à la manifestation de la vérité. C’est ce que l’intervenant appelait des forgeries.

En revanche, pour Georges Provost, une réalité s’impose quand on se lance dans le circuit des enclos paroissiaux. A chaque étape, et plus particulièrement à Bodilis, ce qui frappe, c’est la magnificence des sacristies ! Celles-ci sont parfois aussi imposantes que le transept des églises. Quand le profane s’interroge sur la raison d’être de ces appendices monumentaux, il s’entend répondre qu’ils sont l’équivalent du local technique pour un bâtiment actuel.

Un local technique avec de si beaux vitaux, un toit ouvragé en ardoises arrondies ? L’explication réside plutôt dans la psychologie des généreux donateurs. Ces derniers se réunissaient en conseils de fabrique. Après avoir fait fortune dans la culture et le commerce du lin, ces « julots » comme on les appelait, décidaient de l’orientation des sommes allouées. Quel artisan sélectionner, pour les vitraux, le retable ou les orgues ? Comment magnifier son amour du divin, tout en s’arrangeant pour faire encore plus beau que la paroisse voisine ? Tous ces chantiers prenaient du temps, et c’est à la sacristie que les questions se réglaient.

Ces constructions annexes mériteraient assurément un autre regard. De là à instruire le dossier des sacristies auprès de l’Unesco ! Ses chances de succès ne seraient sûrement pas plus grandes que celui des enclos, mais au moins, tout le monde verrait de quoi il en retourne…

Le conférencier

Georges Provost est maître de conférences en Histoire moderne à l’université Rennes 2 et membre du laboratoire de recherche Tempora (Rennes 2). Ses recherches portent, pour l’essentiel, sur l’histoire religieuse de la Bretagne des xviie et xviiie siècles. A ce titre, il a participé, au titre de conseiller historique, à l’élaboration du dossier de candidature des enclos paroissiaux à l’UNESCO. Parmi ses publications récentes : en co-direction avec Louis Elegoët, Le Folgoët, sanctuaire d’exception, Coop Breizh, 2019 ; en co-direction avec Gauthier Aubert, Rennes, 1720. L’incendie, Rennes, PUR, 2020, 327 p. ; en co-direction avec Olivier Charles, le numéro spécial « Musique et musiciens d’Eglise en Bretagne aux xviie et xviiie siècles », des Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 131-2, 2024.

14-Heurs et malheurs dans la vie politique locale

« Des Léonards dans la Révolution, Jacques Queinnec et Guillaume Le Roux. »

Par Nicolas Terver,

Difficile de faire entendre la voix de la modération quand les extrêmes saturent le débat de leurs vociférations. Pas facile non plus de promouvoir la nécessaire réforme quand les conservatismes y restent sourds. Ce constat pourrait servir à décrire une situation politique contemporaine, récente ou à venir. Pourtant, ce dont il est ici question, c’est l’environnement pré révolutionnaire dans lequel deux hommes politiques léonards, Jacques Quéinnec et Guillaume Le Roux, vont connaître des fortunes diverses. L’historien enseignant Nicolas Terver s’est intéressé à leur sort, à partir des documents qu’il a pu trouver aux archives départementales de Quimper.

Attardons-nous sur le premier, tant il est symbolique du chenal étroit qui attend à l’époque les modérés, entre souhait de réforme et refus de la violence radicale. Son entrée dans la lumière de la vie politique nationale commence le 8 septembre 1792. Ce jour-là, la France désigne ses députés à la Convention nationale. Le Finistère en envoie huit. Il est le cinquième élu, 268 voix sur 441 votants.

Auparavant, il est un « julot », descendant des riches financeurs des enclos paroissiaux. Il a épousé Louise Madec, qui est la cousine germaine de Guillaume Le Roux, l’autre homme politique, sujet de la conférence.  Ce dernier est administrateur du Finistère, et son sort sera prématurément tragique, puisqu’il est guillotiné le 22 mai 1794 à Brest.

Au début de sa carrière, Jacques Queinnec est ce que l’on appelle un « fabricant » . A Plounéour-Ménez, où il est installé en location, une maison du village de Kermorvan porte encore l’inscription « Jacques Quéinnec – Louise Madec . 1781 ». Il est proche de Guy Le Guen de Kerangal avec lequel il est nommé parmi les dix commissaires chargés de la rédaction du cahier général  en avril 1789.

Une fois élu député, Jacques Quéinnec, lors du procès de Louis XVI, vote « la détention pendant la guerre, et la déportation à la paix ». Il déclare : « Je ne suis pas juge, je ne puis donc voter que pour la détention pendant la guerre, et la déportation à la paix. ». Il vote ensuite pour le sursis. Il vote également pour la mise en arrestation de Marat.

Ensuite, il est l’un des 73 protestataires contre la proscription des Girondins, lors des journées du 31 mai et du 2 juin 1793. Cela lui vaut d’être incarcéré du 3 octobre 1793 au 8 décembre 1794.

Le 18 frimaire an III (8 décembre 1794), il est réintégré au sein de la Convention thermidorienne. Il sera l’un des accusateurs de Prieur de la Marne après l’insurrection de germinal an III. Puis, le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), il est élu par ses collègues au Conseil des Cinq-Cents, conformément au décret des deux tiers. Lors du renouvellement de l’an VI, il quitte la vie politique.

En 1803, il quitte sa ferme de Plounéour-Ménez, qu’il tenait à titre de domaine congéable, pour s’établir à Guiclan, au manoir de Kermorvan, bien noble de l’ancienne famille de Boiséon, qu’il avait acheté en 1796. Il y meurt en 17 avril 1817.

Le conférencier

Professeur d’histoire-géographie dans l’enseignement secondaire en région parisienne, Nicolas Terver se rend régulièrement aux archives départementales à Quimper afin d’effectuer des recherches sur la période révolutionnaire. Attaché aux racines léonardes de sa famille maternelle, il éprouve toujours du plaisir à séjourner à Morlaix. Il est membre du Centre généalogique du Finistère et de la Société archéologique du Finistère et ancien pèlerin du Tro-Breizh.

15-Culture et spiritualité

Concert en la Cathédrale : « Jeux d’anches »

Par

Hélène du Boisbaudry (organiste) & Jean-Pierre Hervet (organiste, claveciniste et hautboïste)

Puis

Noctambulation dans la cathédrale

par

Philippe Abjean, rénovateur du Tro Breiz, créateur de la « Vallée des Saints »

En plus du clocher du Kreisker et de la cathédrale Saint Paul Aurélien, les saint politains sont dépositaires d’un autre joyau unique, ce sont les orgues de cette dernière. L’abbé Claude Cail ne le démentira pas. Ami de longue date de l’Association bretonne, il a placé toute sa délicatesse au service de l’accueil des congressistes lors de la messe du dimanche. Désormais rattaché à la paroisse, il sait à quel point l’instrument magnifie l’expression de la foi. D’autant que son frère Hervé a répondu lui aussi aux appels de la vocation, mais en choisissant une autre voie également étroite et sublime, celle d’être facteur d’orgue.

La veille, en fin d’après-midi, l’instrument avait donné l’étendue de sa puissance émotionnelle sous les doigts d’Hélène du Boisbaudry et de Jean Pierre Hervet. Tous deux sont organistes, et le second joue également du clavecin et du hautbois. « Au fond du Temple Saint » : entendre s’élever les notes profanes de Bizet vers les hauteurs sacrées des clés de voûte, un moment rare. Les spectateurs étaient conviés à apporter leur écot au profit de l’œuvre d’Orient.

Plus tard, à la nuit tombée, un autre cadeau attendait les congressistes. Un guide prestigieux, Philippe Abjean, les attendait pour une « noctambulation » érudite et plaisante. Le conférencier possède de multiples casquettes : le tro Breizh et la Vallée des Saints lui doivent beaucoup, la philosophie également, qu’il a longuement enseignée. Il est aussi une belle plume, dont bénéficient les lecteurs du Télégramme. Il a d’ailleurs consacré un très sympathique article à notre congrès.

Les artistes

Hélène du Boisbaudry est médaille d’or du conservatoire national de Tours dans la classe de René Berthomé puis élève de Marie-Claire Alain. Titulaire de l’orgue de Saint-Germain de Rennes, elle est aussi la marraine de l’orgue italien de Locquénolé.

Jean-Pierre Hervet enseigne le clavecin, la basse-continue et l’analyse musicale aux conservatoires de Chaville et Vanves. Compositeur d’un catalogue de plus de trois cents œuvres, où se mêlent comédies musicales, jazz, l’esthétique contemporaine, valses et tarentelles

16 – Sortie en mer

Enfin, puisque nous étions entre terre et mer, notre rendez-vous annuel ne pouvait se terminer sans une mini croisière en baie de Morlaix. A partir du port de Roscoff, une centaine de congressistes ont embarqué à bord d’une vedette de l’île de Batz. Un moment suspendu dont le charme opère encore.

 

1 Editions Locus Solu, autrices : Christel Douard, Catherine Puget, Valérie Guesnier

2 Hervé de Guébriant (1880-1972) De Saint-Pol-de-Léon et Landerneau à Vichy, un grand notable breton, David Bensoussan, Presses Universitaires de Rennes