Éveillard Jean-Yves, , Morlaix, Skol Vreizh, 2024, 101 pages en format carré, couleurs, 87 illust., 27 €.
L’auteur, maître de conférence honoraire en histoire ancienne, étudie depuis plusieurs dizaines d’années le monde romain en Armorique, qu’il a enseigné à l’université de Bretagne Occidentale. Le sujet a souvent été fantasmé, notamment sur le nombre de Romains en Armorique et sur les rôles qu’ils ont joués, militairement et économiquement, sur notre territoire. Ce livre a pour but de répondre à ces interrogations, par le biais de l’épigraphie (l’écriture sur pierre) qui permet des réponses objectives pour des prosopographies. La prosopographie, c’est-à-dire la description d’une personne, apporte de réelles réponses sur la complexité d’une société.
Le livre s’ouvre par un glossaire idoine, puisque nombre de termes sont latins, langue des élites. Très peu d’inscriptions sont d’origine gauloise, langue presque uniquement orale.
Le nombre de chapitres correspond à celui des civitas, bases des divisions administratives, soit cinq découpages qui annoncent déjà ceux des futurs évêchés et départements. Une carte (p. 7) permet de visualiser ces aménagements.
L’ouverture du premier chapitre consacré aux Namnètes revient à « Argiotalus, parmi les premiers dans l’ordre alphabétique et certainement le plus ancien dans l’ordre chronologique ». C’est cette cité qui a livré le plus de d’inscriptions sur pierre de l’Armorique et qui accueille la puissante et prestigieuse corporation des nautes (p. 25). Le commerce est l’une des bases de l’économie romaine, et la Loire a été un formidable vecteur des échanges. C’est également chez les Namnètes que « les premiers témoignages substantiels de l’implantation du christianisme en Armorique sont situés ».
Le second chapitre étudie la cité des Riedones, à savoir le grand rennais. Nous y apprenons que Mars Mullo était la divinité principale de Condate, le nom romain de la ville de Rennes. Le troisième personnage passé en revue pour ce territoire est un médecin oculiste qui a laissé quelques cachets avec la composition succincte de ses préparations. Grâce aux fouilles menées dans l’ancien couvent des Jacobins, 81 graffitis ont été mis au jour.
Vient ensuite la cité des Coriosolites avec un panel d’épigraphies limité à dix. Mais Canius Lucanus est à ce jour le plus célèbre des Armoricains puisqu’il a été « élu par ses pairs « prêtre de Rome et d’Auguste », c’est-à-dire grand prêtre du culte impérial pour les trois provinces de Gaule » (p. 56), pour lequel on a retrouvé sa stèle funéraire près de Corseul.
Le quatrième chapitre aborde le pays des Vénètes dont on ne connaît pas plus de dix noms. Caius Décimius Sabinianus, citoyen romain, a été nommé curateur de la ville de Vannes, fonction qui consistait dans le contrôle des finances de la ville. C’était un poste important et peu commun, puisqu’on ne dénombre que dix curateurs pour l’ensemble de la Gaule. Sans doute la volonté d’une mainmise du pouvoir central sur la gestion d’une ville désordonnée.
Dans le dernier chapitre consacré à la cité des Osismes, la plus occidentale d’Armorique, nous apprenons que Douarnenez fut un grand centre de production de sauces condimentaires de poisson, notamment de sardine, pour la confection de garum, halec et muria dont les Romains raffolaient (p. 85). Peu de Romains habitaient cette cité.
Ce livre passionnant nous apporte de nombreux renseignements sur les colonisateurs transalpins (83 recensés), qui sont venus en très grande majorité pour affaires. Ceux-ci n’ont sans doute pas dépassé les 5 % de la population totale, mais cela a été suffisant pour opérer une acculturation durable.
Cet ouvrage à destination du grand public vient enrichir nos connaissances sur une période assez méconnue, tout en incluant des comparaisons avec d’autres villes françaises ou étrangères. Les crédits des illustrations sont la preuve d’un travail de grande qualité, avec treize musées mentionnés. Chaque sous-chapitre se termine avec une courte notice bibliographique très ciblée.
L’usage des stèles « à la romaine » n’a pas pénétré en Bretagne en dehors de la cité des Namnètes (p. 62), ce qui limite les futures découvertes archéologiques. Mais il reste, espérons-le, d’autres découvertes de pierres qui donneront une image de plus en plus fine des cinq siècles de romanisation de l’Armorique.
Livre pédagogique et instructif, il apporte une synthèse bienvenue des dernières découvertes et avancées sur le sujet. « De bonne grâce et à juste titre », comme disent les pierres !
Hubert Delorme